Intervention de Lysiane Gervais

Réunion du 18 février 2015 à 9h30
Commission des affaires culturelles et de l'éducation

Lysiane Gervais, membre du bureau national du Syndicat national des personnels de direction de l'éducation nationale, SNPDEN-UNSA :

Le plan de mobilisation de l'école pour les valeurs de la République a pour ambition d'apporter au sein de l'école une réponse aux tragiques événements survenus début janvier et qui nous ont laissés stupéfaits, émus, mais aussi remplis d'espoir devant l'immense solidarité qu'a manifestée une grande partie de la nation lors de la marche qui s'est déroulée le 11 janvier dans toutes les villes de France. Il pose la question de la capacité de l'école française à jouer son rôle de modèle d'intégration à la société, et ce plus particulièrement pour les populations issues de l'immigration.

À cette occasion, on a beaucoup entendu, notamment dans les médias, que la coupable, c'était l'école. Certes, dans certains établissements, des élèves ont manifesté leur désapprobation voire leur hostilité face à la minute de silence organisée en hommage aux victimes des attentats. Mais faut rappeler qu'il ne s'agit que d'une minorité : moins d'une centaine d'incidents ont été signalés pour douze millions d'élèves dans soixante-quatre mille établissements. Par ailleurs, d'autres minutes de silence ont, par le passé, causé beaucoup plus de soucis – je pense notamment à ce qui avait pu se produire en 2012, au moment de l'affaire Merah.

Quoi qu'il en soit, l'attitude de ces élèves traduit souvent de leur part le sentiment d'une mise à l'écart du système éducatif. Les recherches en éducation démontrent en effet que les résultats scolaires des élèves issus de l'immigration se sont dégradés au cours des dix dernières années. Ainsi l'écart entre les résultats et les performances des élèves français depuis plusieurs générations et ceux des jeunes issus de l'immigration plus récente est-il le plus important de tous les pays de l'OCDE. L'école française a donc manifestement du mal à corriger les inégalités.

Dans certains quartiers et certains établissements scolaires, c'est un processus d' « ethnicisation » qui semble à l'oeuvre, que nous ne pouvons ignorer, et les incidents dont nous parlons ne sont pas le fait d'une communauté particulière mais sont liés, sur un territoire donné, à une homogénéité ethnique associée à des conditions sociales dégradées.

Une partie des jeunes qui vivent dans ces territoires voit bien que la population n'est pas mélangée. Cette absence de mixité génère chez eux un fort sentiment de relégation. Ces jeunes ont au quotidien la démonstration concrète que les valeurs dont on leur parle n'existent guère pour eux : il est par exemple très difficile pour un élève de troisième de trouver un stage en entreprise lorsqu'il ne porte pas le bon prénom.

Il ne faut pas non plus oublier que nous parlons ici d'adolescents, chez qui, par nature, la provocation est souvent une posture privilégiée. Ces adolescents se construisent ainsi fréquemment en adhérant à des phénomènes extrêmes et provocants, à l'image de cet « islam 2.0 » où la religion n'est souvent qu'un prétexte, une façon d'exister en servant une cause qui leur semble dépasser le désenchantement de leur quotidien.

Aujourd'hui, la transmission des valeurs s'opère à l'école, par exemple à travers l'enseignement du fait religieux. Ces valeurs sont-elles pour autant assimilées ? Font-elles sens ? En théorie, la France est un des rares pays à prévoir un programme d'enseignement obligatoire de la citoyenneté pendant toute la scolarité d'un élève, soit une douzaine d'années. Malheureusement, cet enseignement prend la forme d'heures de cours souvent noyées dans des enveloppes globales et donc rarement utilisées en tant que telles.

Les textes prévoient également l'engagement des élèves dans les instances de gouvernance des établissements – conseils de classe, conseils d'administration, conseils de la vie lycéenne. Or on connaît le faible taux de participation à ces instances et la difficulté rencontrée par les équipes pour former les jeunes au fonctionnement des organes de représentation. Par ailleurs, la faiblesse de la formation initiale et continue des enseignants dans ce domaine – quand elle existe, car souvenons-nous qu'au cours de la précédente législature, elle a été abandonnée –, explique en partie que cette partie des textes soit assez peu appliquée dans la réalité.

Enfin, le fait que l'éducation civique au collège et l'éducation civique, juridique et sociale au lycée soient des matières qui ne sont pas évaluées aux examens leur confère un statut de matières secondaires.

Au regard de ces considérations, le plan de mobilisation, avec ses onze mesures, a au moins le mérite de rassembler en un seul texte beaucoup de dispositifs qui existent déjà.

Le SNPDEN-UNSA ne peut que se réjouir du renforcement de la formation continue des enseignants et des personnels d'éducation contenu dans la première mesure et de l'élargissement, lors du recrutement puis lors de la formation initiale des enseignants, de l'évaluation, aujourd'hui focalisée sur la discipline enseignée, à des notions éducatives plus transversales.

Il approuve aussi le renforcement de l'autorité des maîtres et le rappel à la loi, car celle-ci doit s'appliquer partout, comme en dispose la mesure n° 2.

Notre organisation se félicite aussi de la mesure n° 5, qui valorise le partenariat avec les collectivités territoriales, les associations, et les nombreux partenaires éducatifs, sociaux ou artistiques.

Il salue l'augmentation de 20 % des fonds sociaux annoncée dans la mesure n° 9, car pour certains établissements pouvoir nourrir les élèves à midi est un souci.

Le SNPDEN-UNSA exprime sa satisfaction de voir la question des mixités enfin abordée sérieusement, car une répartition inégalitaire des élèves dans les établissements constitue déjà, en soi, une atteinte aux valeurs de la République. Nous rappelons ici que nous proposons la mise en place de plans d'aménagement local des mixités à l'école, afin de réunir, sur des territoires dans lesquels la mixité pourrait être renforcée sur le fondement d'un diagnostic clair établi pour chacun d'entre eux, l'ensemble des acteurs impliqués – autorités académiques, collectivités territoriales, établissements et parents – pour porter un vrai projet de mixité. Ce plan devrait inclure l'enseignement privé sous contrat. Nous préconisons même, dans les agglomérations, un découpage autour des lignes de transport qui peuvent être les outils de cette mixité.

L'école ne pourra être réellement efficace que si son action s'intègre dans un cadre plus large que le sien. J'ajoute que ce n'est pas par la crainte que l'on fera respecter les valeurs républicaines. Ainsi que l'a dit le Président de la République à l'occasion de ses voeux au monde éducatif, c'est d'une mobilisation dont nous avons besoin. Or nous craignons que ce plan ne soit qu'un catalogue de mesures, dont certaines existent déjà sans toujours donner de résultats probants sur le terrain. De notre point de vue, et comme le chef de l'État l'a précisé, c'est la mise en oeuvre qui peut tout changer. Nous appelons donc de nos voeux des actions qui permettent d'offrir une vraie formation personnelle, de donner des marges d'initiative aux acteurs de la communauté éducative pour leur permettre d'innover afin de s'adapter au terrain, de travailler autour de la notion de projet avec des moyens pérennes – sur trois ans au moins –, de développer la culture et l'accès à l'art, d'établir enfin une relation de confiance entre les familles et l'école. Il est cependant paradoxalement question aujourd'hui de supprimer les moyens qui pouvaient permettre la mise en oeuvre de ces actions, à savoir l'accompagnement éducatif et l'école ouverte. Quoi qu'il en soit, une politique nationale et volontariste ayant pour objectif de développer une école citoyenne ne peut se construire que sur le long terme.

1 commentaire :

Le 05/03/2015 à 15:25, laïc a dit :

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"Aujourd'hui, la transmission des valeurs s'opère à l'école, par exemple à travers l'enseignement du fait religieux. Ces valeurs sont-elles pour autant assimilées ?"

Quelles valeurs sont enseignées par l'enseignement du fait religieux ? C'est un cours de catéchisme qui est fait à l'école ? Je croyais qu'il y avait une morale laïque, mais Mme nous parle d'une morale religieuse, puisque l'enseignement des valeurs est censé provenir de l'enseignement de la religion à l'école. On voudrait un exemple de non-laïcité que l'on pourrait difficilement trouver mieux (ou pire) que cette intervention.

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